Frédérick Lecteur :

HANTISE HIVERNALE

(« LE MAGANÉ » de Cécile Philippe)

 

“ Pendant la nuit le fleuve a gelé d’une rive à l’autre... ” Le fleuve dont il est question est le Saint-Laurent. Nous sommes à Montréal. Cécile Philippe, en résidence d’auteur, habite Montréal. Est habitée par un écrivain qui, plus qu’aucun autre, incarne l’esprit et les paradoxes de la littérature québécoise. De la littérature tout court.

La rencontre d’un pays peut être plus importante que celle d’un homme. ” Pour le reste, peut-on parler de rencontre de Cécile Philippe avec Réjean Ducharme (jamais nommé dans ce “ Magané ”), le Salinger francophone, l’homme invisible des lettres québécoises, l’elfe qui permettra un jour au joual d’entrer dans la Pléïade, l’écrivain le plus scandaleusement désengagé de notre temps ? Cécile Philippe déniche-t-elle une seule photo du grand (petit) homme datant de ces dernières années ?

 

Comme pour compenser la rareté de pareilles images, la voilà qui tapisse ses murs de 414 reproductions du même cliché, la voilà qui corrige le portrait de jeunesse de l’écrivain pour deviner son visage d’aujourd’hui, à l’abord de la soixantaine… des fois qu’elle le croiserait sur un trottoir Montréalais. Encore que six mois par an, les québécois avancent masqués sous leur panoplie d’hiver…

 

“ Je vis sous ses yeux qui ne me voient pas (…). Je n’ai plus de miroir. J’essaye de ne pas changer, comme lui. 

Elle rêve, elle l’imagine, elle le dessine, avec ou sans lunettes, malade ou pas malade, elle l’invoque en ponctuant son texte des titres de ses livres… Elle est une idolâtre dont la mauvaise foi brille dans le noir. Elle est une écrivaine (comme on dit au Québec) noircissant des pages sur un autre auteur, se laissant hanter par lui. Elle est un écrivain (comme on dit en France) qui s’inscrit dans l’une des plus belles traditions littéraires qui soit.

 

                                  

                                                                       F.H.

 

Le Magané

De Cécile Philippe

Editions Le rocher

76 p., 11 E.

ISBN : 2-26804541-2

 

 

 

EN ROUE LIBRE

 

           (« UNE MERCEDES BLANCHE AVEC DES AILERONS » de James Hawes)

 

C’est sorti en 1999 aux éditions de l’Olivier (dans la bien-nommée collection « Marges »), ça s’appelle « Une Mercedes blanche avec des ailerons », ça a été écrit par l’anglais James Hawes et ça m’a été chaudement recommandé par mon libraire préféré en 2004.

Au dos du livre, l’éditeur a mis : « un cocktail explosif de roman noir, de satire sociale et d’humour très british, où ne manquent ni le sexe ni l’invention verbale. Comme une parodie de Pulp Fiction par les Monty Python »

Non content d’avoir copié-collé la quatrième de couv’, je vous balance la table des matières (même si ça ne se fait pas dans une critique sérieuse) : 

Chap 1. Comment aller à Moscou

2. Un chauve dans un meublé

3. Dessous de bras et compagnie

4. Les habitants de la planète Pognon

5. Le lieu du lieu du lieu

6. Le bruit blanc

7. Suzy sur la planète Terre

8. Une grosse pouffe galloise à tatouages

9. Un feu de camp qui brûle au loin

10. Lundi d’huîtres

11. Un merveilleux modèle réduit de la vie

12. Le miracle du Prozac

13. Le jeu du départ de la Terre

14. Une dum-dum de 22 entre les deux yeux

15. Et Suzy d’acquiescer

16. L’inconscient collectif de l’âge de la voiture

 

Le menu en aura déjà fait fuir certains… 

Donc, résumons-nous : James Hawes est un écrivain anglais qui sait tricoter avec finesse et tendresse une histoire de hold-up en gestation, et ce, malgré la trivialité inouïe des scènes et des personnages. L’objectif principal de ces derniers, n’ayant jamais tenu une arme de leur vie : éviter à tout prix de glisser du mode d’existence de la classe moyenne à celui du sous-prolétariat. Précisons que le roman est cent fois plus drôle qu’un film de Ken Loach (pas difficile) !

 

Extraits :

« L’avantage de l’intérim, c’est que ça fait connaître des endroits de Londres et des gens qu’on n’aurait jamais connus autrement. Genre, j’ai bossé pour la Ligue Nationale contre la Vivisection, et quand j’ai demandé pourquoi tant du courrier que j’affranchissais était à destination de l’Afrique du Sud, on m’a expliqué que c’était parce que les droits des animaux y étaient merveilleusement respectés. On était en 1989.

(Le jour où Nelson Mandela est devenu président, le hasard a voulu que j’apporte à Bob une bouteille de rouge sud-africain pour le dîner. 1) Il a été frappé d’horreur, 2) il a réfléchi qu’il était désormais acceptable, et même tout à fait louable, de le boire, et 3) il s’est étranglé en l’avalant quand j’ai observé qu’il avait trois ans d’âge.) »

 

« L’intérim a ça de tentant que vous ne savez pas où vous serez le mois prochain, si ce n’est que vous serez ailleurs : le fait d’aller de-ci de-là vous permet d’entretenir l’illusion que vous allez quelque part.

Jusqu’au jour où vous vous réveillez pour découvrir que vous, non, mais que le monde, si, et qu’il est en train d’y aller sans vous. C’est là que vous décidez de sauver votre peau sans tarder. »

 

« Brady a bossé dans une usine de chaussures à Conventry, où le patron se vantait d’avoir une main-d’œuvre moderne et flexible, et quand est venu le moment de la pause-déjeuner le jour de son arrivée, tous ont sorti leurs sandwichs et leurs journaux, y compris Brady, ils étaient près de trois cents, et chacun d’entre eux, chacun de ces trois cents ouvriers modernes et flexibles, avait le Sun, sauf Brady, qui, lui, avait le Mirror, et dès qu’il a sorti son journal est montée une grande rumeur rocailleuse et une voix a lancé :

- Eh, mec, tu fais pas de… politique, hein ? »

 

Pour une fois, la référence à Tarentino ne relève pas de la tarte à la crème, bien qu’il n’y ait pas grand chose de cinématographique dans ce roman (si ce n’est quelques dialogues remarquables). Dès la première page : un concours de gros mots entre deux personnages qui se disputent autour de la question suivante : l’emploi d’une arme factice est-elle indispensable à la réussite de leur hold-up ?  Précisons que l’un des apprentis gangsters ne jure que par « Réservoir Dog » (ce qui nous vaut une irrésistible caricature des clones du vilain Quentin). Quant au fameux hold-up, il ne surviendra pas avant la page 270. Entre temps, une succession de morceaux de bravoure pas héroïques pour un sou :

 

« Ça fait un drôle d’effet quand d’une chose que vous faites dix fois par jour, comme de presser les touches d’un cadran téléphonique pour passer un coup de fil, dépend votre destin. Ça vous semble très irréel, vous avez du mal à croire qu’un truc aussi normal puisse être aussi lourd de conséquences. C’est sans doute pour ça que quand les gens décident se sauter du train en marche, ils font des trucs qu’ils font tous les jours : le banlieusard désespéré fait démarrer sa voiture comme tous les matins (sauf qu’il n’ouvre pas la porte du garage), la carriériste qui n’a pas vu arriver la quarantaine prend ses somnifères comme tous les soirs (sauf qu’elle en prend vingt fois plus), l’agriculteur célibataire en faillite entre dans son champ, suivant le même chemin que la veille, et lève à nouveau son fusil de chasse (sauf qu’il le tourne vers lui). Comme ça, au moment précis où ils tirent le rideau, qu’ils tournent la clef de contact, boivent de l’eau qui fait descendre les pilules ou pressent légèrement la détente, tout leur semble parfaitement naturel. Il n’y a pas de rupture dans l’ordre apparent des choses, or ce qui nous fait peur, c’est moins notre fin à nous que celle du monde qu’on connaît : il est plus facile de se donner la mort que de vraiment changer de vie. »

 

Tout le long de ce livre, on trouve également un formidable portrait de femme : celui de Suzy, « la Veuve noire », la bien-aimée du narrateur. « J’étais une grosse manche à air, elle pouvait me faire aller de-ci de-là rien qu’en remuant dans ses rêves ».

 

Quand elle n’est pas là, « je » ne va pas bien.

 

« J’ai gagné la porte (…), et mes pas marquaient un rythme horrible qui disait :

Bonne nouvelle : lundi sera fantastique.

Mauvaise nouvelle : dimanche est éternel.

(…)

Je me suis touché le ventre à l’endroit où j’aurai un jour un pneu, pour m’assurer que je n’en avais pas encore, me suis touché la tête là où je n’aurai un jour plus de cheveux, pour m’assurer que j’en avais encore. »

 

Peut-être ferais-je bien de m’arrêter là avant de recopier tout le bouquin (c’est la première et dernière fois que cela m’arrive, juré-craché) ?

                                                                                                                F.H.

Une Mercedes blanche avec des ailerons

de James Hawes

Editions de l’Olivier, collection « Marges »

 

 

MOI NON PLUS

 

(« JE HAIS LE CINÉMA » de Jean-Bernard Pouy)

Texte inclassable d’un auteur inclassable… Ça va être simple d’en parler du dernier (?) bouquin de Jibé Pouy ! 

Au début de l’histoire, Jibé himself en personne fait des grillades à l’ancienne (dont il ne nous refile pas la recette) et EN MÊME TEMPS il écoute la radio (vu la taille de sa biblio, pas étonnant qu’il sache faire plusieurs choses à la fois). C’est LA scène d’action du livre. À défaut d’entendre des voix, Jibé entend une voix, celle de l’éditeur POL (Paul Kekchosensky-Laurens) qui sort de la radio. Cet éditeur, l’un des rares à n’avoir jamais publié Jibé (c’est bon, tout le monde me suit ?) va lâcher UNE phrase où il sera question de DEUX films, et scalper Jibé par la même occasion (c’est LA scène gore du livre). « Pan » (c’est une citation, aussi la mets-je entre guillemets), voilà Jibé qui décide qu’il n’aime plus le cinéma.

« On cherchera peut-être longtemps si le barbecue a pu avoir une quelconque importance dans ce possible éclair de conscience. »

Et après ? Après, Jibé ne peut pas faire comme Jim Carey dans « Eternal sunshine of the spotless mind », il ne va pas demander qu’on lui efface ses souvenirs. Au contraire, les souvenirs, il les laisse rappliquer pour les trier lui-même. Chez lui, les flash-backs sont gigognes, et ça va bien à son écriture (à moins que ça ne soit l’inverse). Françoise Dorléac nous révèle sa sœur qui est… Anna Karina qui n’est autre que la cousine de… Elsa Martinelli qui, etc.

Petite précision en ce qui me concerne : je n’étais pas né quand Anna Karina tourna tel film de Godard, ni même quand Jibé Pouy alla voir tel nanar avec telle fille qui ressemblait à Anna Karina dans tel film de Godard.

Jibé sait être d’une mauvaise foi insigne (un peu comme Sellières quand il cause des 35 heures). Rien que sa façon de rappeler la valeur narrative de l’ellipse :

« Dans Hitchcock, si quelqu’un mange un croissant, la séquence d’après, il a de grandes chances d’être à l’hosto sous perfusion. Au spectateur d’imaginer et de comprendre, ensuite, ce qui a bien pu se passer entre ces deux scènes. Le spectateur lambda pensera que le croissant était empoisonné. Alors que le personnage a été renversé par un autobus. Mais ça, Alfred ne le lui révèlera que bien plus tard. Dans un film français moyen, la jeune femme demande à son amant un croissant, alors il s’habille, ouvre la porte, ferme la porte, descend l’escalier, bonjour madame la concierge, traverse la rue, bonjour madame la boulangère, un croissant s’il vous plaît, c’est combien, merci, il fait vraiment beau aujourd’hui, au revoir, et refait le chemin inverse dans sa quasi totalité. Tout ça pour qu’une fille à moitié à poil ait son petit déjeuner. »

Un « discours de feignasserie dominante » mène Pouy « à la défection radicale ». C’est ce qu’il dit. Le lecteur fait mine de le croire pour mieux le suivre. Parce que ça vaut la peine. Parce que Jibé qui pour rien au monde ne voudrait faire le guide, en est un très bon.

 « Bramant à présent que je hais le cinéma, je peux en toute impunité remâcher ces instants de bonheur ou de terreur que je garderai en moi, moments généralement issus d’une stupeur passagère, instants de vie volée. »

À commencer par l’une de ses premières séances de cinéma, sur un bateau, au cours de laquelle il manque finir décapité (« Titanic », c’est rien à côté de son souvenir d’enfance) !

« Mais c’est fini, juré, craché, croix de Malte et croix de fer, si je mens je vais voir un Rohmer. »

Pour Jibé, que lui reste-t-il du cinéma ? Des êtres. « Des femmes, surtout ». À commencer par Françoise Dorléac (Jibé étant de gauche, il ne parlera pas de « reine », mais il semble le penser très fort, et il n’a pas tort). Anna Karina (c’est bon d’écrire et de réécrire ces noms, même si on n’était pas né quand…). Elsa Martinelli, à la chair devinée dans quelque navet tropical projeté dans un cinéma du 13e. Jibé, trop sensible, souffre pour elle quand elle se fait étreindre « par le pachyderme d’occasion, John Wayne (d’ailleurs, l’autre vedette du film était un petit éléphant) ».

« Il est fou de penser que seul un visage peut changer à jamais la bêtise et l’inadéquation d’un film en mauvaise posture. Le cinéma, c’est le regard des femmes. Mais je réalise aussi que c’est une raison valable pour ne plus aller au cinoche. Un siècle après ce fameux siècle des Lumière (les frères), les femmes sont toujours vaguement considérées comme des êtres inférieurs (…). Cent ans de magie en deux dimensions, mille deux cents mois de regards de femmes, cinq mille deux cents semaines de vampirisation à géométrie variable n’ont pas amené les hommes à la sagesse. C’est bien la preuve que le cinéma ne sert à rien. 

Je m’énerve, mais c’est vrai. »

C’est vrai que Jibé est énervé.

« Rien n’a changé entre « Les raisins de la colère » de John Ford et les films des frères Dardenne (…). »

Du coup, le rôle important joué par le cinéma dans la mondialisation, Jibé ne va pas l’oublier.

« Trois quart des ruandais ont sans doute vu un film de Charlot, projeté, tremblotant, un soir, dans le village. Ça ne les a pas empêché de. Les Serbes de Bosnie ont sans doute pu voir, un soir, un film de Forman, ça n’a pas empêché Vukovar et Srebenitza. »

Pour finir, acculé, auto-acculé oserais-je écrire, Pouy rend un hommage aussi superbe que brutal à Godard. Mieux qu’un hommage. Il décide de « mettre les choses au point. Au poing ».

« Le cinéma était sans doute l’art du XXe siècle. Le problème, c’est que nous sommes entrés dans le XXIe. »

J’ai prêté « Je hais le cinéma » à deux amis, grands lecteurs de Jibé. Retour unanime : « c’est le texte le plus réac de Pouy, pas étonnant que tu l’ais aimé ». Leur remarque m’a laissé dubitatif, mais je la note.

Comment un texte qui s’achève par « En supprimant le septième art, nous allons enfin pouvoir refaire le monde » pourrait-il être réac ?

 

F.H.

 

Je hais le cinéma 

de Jean-Bernard Pouy

Antoine de Kerversau Éditeurs

52 pages, 10 euros (format à l’italienne)

ISBN 2 9519753 1 7

 

 

 

COUSINAGE

 

( « Notice sur la vie et les ouvrages de Henri Beyle dit Stendhal

rédigée en 1854 par son cousin Romain Colomb »)

 

Qui est Romain Colomb ? Un lyonnais fonctionnaire des Impôts qui, sans jamais se prétendre historien, nous a laissé de précieux écrits consacrés à son cousin : Henri Beyle dit « Stendhal ».

« Un jour, quelque écrivain de talent s’occupera de Beyle ; j’aurais mis les matériaux sous ses yeux (…). Mon ambition se bornera à avoir été pour lui un chroniqueur sincère. »

L’homme nous narre l’enfance de celui dont il a été « le premier ami », à commencer par leurs attentats de jeunesse (tirer au pistolet sur un « arbre de la Fraternité »). Devenu l’exécuteur testamentaire de Stendhal, Colomb fera graver sur son monument funéraire la mention « Milanais », l’écrivain ayant « abdiqué sa qualité de français » dès 1840 pour quelques obscures raisons politiques.

Toute une vie… Que Beyle batte la campagne (d’Italie, de Russie) ou le pavé parisien, son cousin est toujours là pour nous le montrer en train d’accumuler le matériau indispensable à sa future œuvre… mais pas seulement. Le Stendhal qu’il nous dépeint aime aussi à « défigurer son nom, en y ajoutant quelque lettre », à « s’attribuer  un titre ou une profession supposés », à passer pour une « fashion victim » à juste titre ou pour un « hypocrite méchant » sans jamais l’être réellement. Oui, Stendhal voit s’évanouir sa fortune en même temps que celle de Napoléon, et il prend « gaiement la chose », oui, il survit en signant des articles littéraires pour des magazines anglais, oui, il rédige une statistique du Sacré Collège afin d’aider Charles X à faire élire un pape français, oui, il ne voit absolument pas venir certains bouleversements politiques majeurs, oui, il lui arrive de « hurler avec les loups » aux dires même de son cousin, et cela ne l’empêche pas de se juger sévèrement dans le même temps (on songe à Drieu), « au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis ; bon, méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais. », oui, Stendhal reçoit plus de ses amis qu’il ne leur donne, bien qu’il rende « le bâillement impossible dans le salon où il se trouve », oui, il enchaîne les séjours italiens et s’aperçoit… qu’il va avoir cinquante ans, oui, il rêve de recevoir la croix de la légion d’honneur en qualité « d’administrateur » et s’avoue blessé de la décrocher comme écrivain…

Oui, Romain Colomb aime son cousin, et il est conscient de sa valeur, mais jamais il ne sombre dans l’hagiographie. Oui, d’une certaine façon, Colomb n’a pas démérité de Stendhal.

                                                                                                          F.H.

« Notice sur la vie et les ouvrages de Henri Beyle dit Stendhal

rédigée en 1854 par son cousin Romain Colomb »

Éditions À Rebours (jeune maison d’éditions lyonnaise)

170p., 17 euros

ISBN : 2 915114 03 X

 

Le titre : "COMMENT ON DEVIENT ECRIVAIN".

L'auteur: Antoine Albalat.

L'éditeur: ¨Plon".

L'année de parution : 1925 !
Titre du premier chapitre: "La vocation et le succès". Titre du septième
chapitre: "Comment écrire des sermons" (sic).
 

Extrait :
"La proportion de la réussite étant de un sur cent (je la mets à ce taux
pour ne pas décourager les néophytes, mais en réalité elle est bien
moindre), il est fatal que les 99 autres ont espéré, lutté, travaillé en
vain.
Ce sera toujours une grosse question que de savoir si l'on a vraiment les
qualités nécessaires pour être un bon écrivain. Lorsqu'on voit Flaubert, à
la lecture des essais de Maupassant, se contenter de dire: "Je ne sais pas
si vous aurez du talent; pour le moment, vous avez des dispositions," il est
permis d'excuser les parents qui ne croient pas aveuglement à l'avenir
littéraire de leur fils."

Un autre paragraphe, toujours écrit en 1925:

"La lutte sera dure, l'encombrement est inouï. On est épouvanté quand on
suit d'un peu près le mouvement littéraire de notre époque. Jamais on n'a vu
se déchaîner une telle frénésie de production, de publicité, d'argent, de
réclame. Certes, de tout temps les écrivains ont cherché le succès, mais
jamais avec cette soif de réalisation cynique et immédiate."

 

Toujours écrit en 1925 :

 

On ne réfléchit pas ; on se dit « Pourquoi ne tenterais-je pas la fortune littéraire ? Ce n’est pas par le talent qu’on arrive, mais par la camaraderie et les relations. L’homme de génie reste à la porte d’un journal où trône une rédaction médiocre. Un quart d’heure de recommandation vaut dix années de travail. Librairies, théâtre ou journaux, la littérature est une organisation commerciale dont les débouchés industriels se multiplient tous les jours. Pourquoi n’y aurait-il pas une place pour moi, quand il y en a pour tant d’autres ? »

 

« On dit que la misère est un stimulant. Je n’en crois rien. La misère tue l’inspiration ; elle a fait un révolté de Vallès. (…) Qu’on ait du talent ou non, l’enjeu est terrible : on est un raté, si on échoue. Daudet a été dur pour les ratés. La vie est si injuste ; le succès si incertain ; tant de méchants auteurs réussissent, que le mot raté ne devrait plus être un terme de mépris. Où commence le raté et où finit-il ? »

 

« Evidemment la confiance en soi est nécessaire ; mais qui peut se croire capable d’écrire pendant des années des ouvrages intéressants ? Je connais des malheureux qui ont eu ce courage et auxquels un beau jour le souffle a manqué. Libraires et revues ont fini par refuser leurs œuvres, et ils se sont trouvés au seuil de la vieillesse à peu près sans notoriété et sans fortune. Ils ont eu du talent ; ils n’avaient pas prévu qu’ils n’en auraient plus. »

 

Toujours écrit en 1925 :

 

« D’autres ont non seulement la production facile, mais possèdent surtout l’art de la faire valoir. Perpétuels geignards, quémandeurs infatigables, on les rencontre dans tous les cabinets de rédaction. Aucune humiliation ne les rebute. A force de démarches et d’intrigues, ils réussissent à placer dans les journaux leur inlassable manuscrit, article, nouvelle ou roman (…). »

 

« Au fond qu’est-ce qui prouve le succès ? Le tirage même d’un volume n’est pas une présomption. Il y a de faux tirages, des affiches menteuses, des ouvrages dont on parle peu et qui se vendent, et des ouvrages dont on parle beaucoup et qui ne se vendent pas. »

 

« La richesse et la réussite, dit M. Alfred Mortier, ont un pouvoir si enivrant que j’ai vu de grands écrivains ne faire état que de cela, et raisonner sur ce point comme le dernier des librettistes de music-hall. Je me rappelle à ces propos une phrase de Zola. Un jour qu’on vantait devant lui le talent d’un de ses rivaux : « Peuh ! fit-il dédaigneusement, il ne tire qu’à 50 000 ! » 

 

« Les trois quarts du temps, le succès se fait de vive voix, de bouche à bouche, par les femmes, les conversations et les salons. (…) En réalité, le succès ne vient pas du dehors, mais du dedans d’un livre. Pour que le bruit éclate, il faut que le livre plaise, qu’il réponde à ce qu’attend le public. »

 

Toujours écrit en 1925 :

 

« Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique qu’on s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes réclames, fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix d’or. Le moindre volume est présenté comme un événement : Œuvre magistrale… Chef-d’œuvre attendu… Immense retentissement… (…) En Afrique, disait Henri Heine, quand le roi du Darfour sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante : « Voici le buffle, le vrai buffle, le seul buffle ! »

 

« Un bon procès est souvent le meilleur des lancements. » Suivent les exemples des Fleurs du Mal et de Madame Bovary.

 

Toujours écrit en 1925 :

 

« Le public n’a plus confiance dans la critique, mais il éprouve toujours le besoin d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y a trop de prix. (…) Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie : il achète le volume couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre l’auteur. (…) Encore ne lit-on pas ces ouvrages pour le plaisir de les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a lus. »

 

F.H.

 

 

Schisme’n’blues

« Schisme’n’blues », le titre peut paraître trop accrocheur mais il s’avère vite, à la lecture du roman, tout sauf gratuit. Du schisme et du blues, Renaud Marhic va vous en faire manger tout le long de son roman noir… il faut dire que le lascar s’y connaît en assaisonnement, qu’il a l’art et la manière de passer les plats !

Je recopie la quatrième de couv’ avant d’aborder le plus important de ce livre, son écriture :

« Quand le narrateur – petit reporter dont la plume lentement s’assèche- est poussé vers la sortie de la dernière publication l’employant, il lui reste : l’alcool, à qui le lie un foie gros comme ça ; Sandya, étudiante en Histoire dont il pourrait être le père ; et le souvenir de curieux personnages – abonnés des salles de rédaction – n’ayant de cesse de partager les terribles secrets dont ils se croient dépositaires. Idée d’après-boire : de ceux-là compiler les délires…

Et si, au milieu du tout-venant paranoïaque, se dissimulait un scoop historique de première bourre ? Comme celui brandi par l’horripilant Désiré Cailleron, « chercheur indépendant » autoproclamé. Qui ne tarit pas sur ces « Papes de l’ombre » ayant traversé les siècles en secret depuis le Grand Schisme d’Occident… pour aujourd’hui contester le trône de devinez qui au Vatican !

Abandonnant sa prime intuition éditoriale, le narrateur se pique à un jeu de pistes des plus équivoques. Révélation ou mystification ? D’une île bretonne auréolée de mystère à la forteresse aragonaise de Peniscola, l’enquête prend des allures de fuite en avant. »

Disparition de témoin, décapitation de cadavre… Résumé comme ça, on pourrait s’attendre à une enquête de Gabriel Lecouvreur raconté par Jean Raspail (j’entends déjà nombre de mes amis poulpeux en train de s’étrangler). Oui mais voilà, Renaud Marhic est aux manettes, et avec lui, nulle nostalgie douteuse. Disons qu’il connaît le(s) sujet abordé(s), et qu’il n’a pas son pareil pour décrire l’ordinaire d’une salle de rédaction, ou un paranoïaque en pleine requête. Il sait manier aussi bien l’ellipse que la parenthèse (cela fait un bail que l’on n’a pas fait un aussi bon usage de cette dernière).

Un feuilleton formidable parcourt le roman, le récit que fait le narrateur à sa copine pour l’entretenir de l’histoire très très tortueuse de l’Eglise. Quel torrent ! Imaginez Bukowski vous racontant « La chair et le sang » de Voerhoven ! Renaud Marhic n’en rajoute pas… il ne se regarde pas non plus en train d’écrire, mais il reste certainement à l’écoute de ses phrases. Résultat pour le lecteur : un énorme plaisir de lecture… avec de vrais morceaux de finesse (et d’écriture) à l’intérieur.                                                                                    F.H


Schisme’n’blues
De Renaud Marhic
Editions Terre de Brume
Collection (de poche) Granit Noir

 

http://perso.wanadoo.fr/marhic/